Ne croyez pas les guides touristiques. Je me suis rendu compte plusieurs fois qu’en général les lieux qu’ils recommandaient ne m’impressionnaient pas (si ce n’est en m’inspirant l’horreur des cohues formées par tous ceux, moi compris, qui avaient été convaincus par la publicité touristique habituelle). En revanche, à plusieurs reprises, j’ai été ébloui par des endroits où je me suis trouvé par hasard. Même ce qui fait la renommée de différents pays peut ne pas correspondre complètement à la réalité. Par exemple Singapour est connu pour être l’État où la discipline est la plus sévère. Malgré cela, mon séjour à Singapour a débuté à l’aéroport par le vol dans la poche latérale de mon sac d’une cassette de jazz provenant de Bali. C’était là le seul vol dont j’avais alors été victime dans ma vie, et c’était arrivé pour la première fois justement à Singapour ! J’ai également lu à la sortie de l’aéroport un grand panneau avertissant que la peine de mort sanctionnait la détention de drogue. La même peine de mort existe à Bali, en Indonésie, et pourtant là-bas deux garçons dans la rue nous ont proposé de la marijuana. Alors j’ai décidé de rester sceptique concernant l’avertissement indiquant qu’à Singapour tout marché noir était lourdement sanctionné. Peu de temps après, l’un des membres de notre groupe de touristes est venu nous signaler que, non loin de là, on vendait au marché noir des montres très bon marché. J’ai décidé de rester calme et raisonnable. A Bali, je m’étais laissé entraîner à acheter une douzaine de produits de beauté de marque dont la moitié avait tout juste été bonne à faire fuir les moustiques. Mais les diables, comme nous le savons, souffrent d’insomnies et celui qui s’occupe des voyageurs aime même effectuer des heures supplémentaires.

Singapur, hodinky

Singapur, hodinky

Nous avons passé la journée à visiter la ville de façon épuisante, baladés d’un endroit à l’autre comme sur un tapis roulant à touristes. Pour commencer on nous avait mis des étiquettes en couleur pour que nous courrions sur le bon tapis roulant. La soirée était dédiée aux énormes supermarchés et à des achats encore plus énormes. La journée passée dans une ambiance de folie collective invitait à faire une promenade vespérale tranquille et solitaire. J’ai été récompensé en découvrant que même les contraventions salées sanctionnant les jets de mégots ne protégeaient pas cette ville de l’existence occasionnelle de cimetières de mégots en pleine rue, preuve que la passion des fumeurs est immaîtrisable. Je revenais à l’hôtel quand au coin d’une rue deux garçons m’ont offert d’acheter bon marché des tas de montres Rolex. J’étais convaincu que ce n’étaient que des contrefaçons mais disons le diaboliquement, qui chez nous verra la différence ? Une aventure avec le marché noir de Singapour lourdement sanctionné s’offrait à moi, je n’ai pas hésité.

A mon signe de tête, les jeunes gens se sont retournés et m’ont conduit dans les sous-sols d’un supermarché. Ce n’est qu’après avoir pris la troisième petite rue de ce labyrinthe souterrain que j’ai compris que cette idée n’avait pas été la meilleure de ma vie. Le supermarché était en train de fermer. Dans les sous-sols tous les commerces avaient déjà leurs volets baissés et nous marchions dans des couloirs vides offrant la possibilité à la bande de garçons de me fouiller très rapidement et très facilement. Le fait de sortir en vie de ce labyrinthe apparaissait déjà comme une chance. Avant que je puisse penser à de possibles manœuvres de défense (mais vraiment peu s’offraient à moi), nous sommes arrivés à l’unique magasin encore ouvert. Les jeunes gens m’ont fait entrer dans un local à l’arrière. Avec soulagement j’y ai aperçu un touriste anglais qui lui aussi semblait visiblement soulagé. En chuchotant nous avons échangé quelques mots d’encouragements. Lui aussi s’était laissé attirer par les Rolex pas chères. A ce moment est arrivé un des jeunes avec tout un choix de montres. A vrai dire, dans la situation où je me trouvais, je n’étais pas d’humeur à choisir pendant longtemps. J’ai pris le premier modèle à peu près correct. J’ai discuté le prix, payé, j’ai fixé la montre à mon poignet et je me suis dépêché de ressortir à l’air libre par le labyrinthe. Une fois dehors, j’ai repris mon assurance et je suis retourné à l’hôtel, à nouveau comme un homme ayant parcouru le monde. J’ai rejoint notre petite expédition, juste au moment du dîner, et je me suis tout de suite mis à me vanter.

« Vous êtes des amateurs ! » leur ai–je dit de façon très alerte – plus la peur me quittait – plus je criais de façon libérée, « acheter pas cher des montres pas chères, tout le monde le fait. Mais acheter pas cher des montres coûteuses, ça, c’est de l’art ! Regardez ! »

Tout le monde a regardé, tout le monde a hoché la tête de façon admirative. Seule une dame particulièrement antipathique (elle n’aimait pas les voyages, détestait la mer et ne survivait à ces vacances à la mer avec nous que parce qu’elle avait gagné ce voyage pour rien) a regardé plus attentivement. Elle m’a alors demandé avec l’étonnement sincère d’une idiote si c’étaient ces fameuses Rolex. Et moi, j’ai acquiescé tout bonnement. Mais la dame « casse-pieds » a continué à empoisonner le monde.

« Ce ne sont pas par hasard ces Rolex sur lesquelles j’ai lu quelque chose, pas celles… »

Je l’ai assurée ne pas connaître les Rolex en question, grâce à quoi, elle s’est immédiatement souvenue que c’étaient celles qui se remontaient par le mouvement de la main, sous l’effet de la force de gravité de la Terre. J’ai immédiatement acquiescé et changé de sujet. Je suis allé m’asseoir pour dîner, mais la remarque de la dame antipathique m’avait alerté. Aurais-je eu vraiment cette chance d’acheter cette montre qui possédait un système ultra moderne pour économiser les batteries ? Autant de bonheur à la fois ? J’ai observé discrètement la montre sous la table. En regardant mieux, on pouvait voir qu’il y avait réellement un lien entre les aiguilles et la gravité de la Terre. L’aiguille des minutes de ma montre bougeait chaque fois dans le même sens que celui du mouvement de ma main. Ce qu’elle aimait le plus au monde c’était de pendre inerte en direction de la terre. Par petites secousses, elle essayait avec insistance, mais vainement, de bouger vers le haut.

Cette montre, je la possède toujours aujourd’hui, mais je ne m’en vante plus.

Traduit par Antoine Ehret

 

From a book (see in E-book form here) by Gustáv Murín: Le monde est petit – collection of travel stories in bilingual Slovak–French edition, Langues&Mondes–L´Asiathèque Publ., Paris, 2005.