A peu près partout dans le monde existent des endroits que ceux qui connaissent les lieux vous conseillent d’éviter. Mais peut-être nulle part dans le monde n’y en a–t–il autant qu’aux États–Unis.  J’ai entendu parler d’une histoire où quelqu’un a failli perdre la vie dans un quartier de Washington voisin de celui des ambassades, sûr et bien gardé. D’autres amis ont eu droit à un souvenir inoubliable à New York,  dans le Bronx, pour n’avoir pas écouté le conseil de leurs hôtes et être allés s’y promener en voiture de location. Rien que pour s’être arrêtés au feu rouge dans une rue à l’écart, il ne leur est plus resté que la carrosserie de l’auto fermée de l’intérieur. Ils n’ont été libérés qu’une heure après par une patrouille de police qui passait là par hasard. C’est pourquoi je ne me suis pas étonné que notre hôte de Norfolk, Ron Wray, attire notre attention sur le vilain bâtiment de plain-pied à l’enseigne « Bar Aux Bons Garçons ». Nous nous déplacions en voiture du quartier résidentiel, où il habitait, vers le campus universitaire à travers un quartier de maisons délabrées.

Zakázané miesta, USA, ilustr. Vanek

Zakázané miesta, USA, ilustr. Vanek

« N’allez surtout pas  là. Ça pourrait vous coûter cher », a fait remarquer Ron d’un air soucieux.

Ce bon conseil nous a été adressé tant à moi-même qu’à mon collègue slovène. A l’invitation de Ron, Directeur du Centre International des Écrivains de la Old Dominion University de Norfolk, nous avons participé ensemble à la soirée de présentation organisée pour les professeurs et les étudiants de l’université. Ron s’en faisait un peu pour nous, évidemment sans raison. Notre intention n’était certainement pas de papillonner d’un bar à l’autre et, étrangers comme nous l’étions, nous n’aurions certainement pas trouvé l’établissement qu’il nous avait déconseillé de façon si catégorique.

Notre présentation devait donner à la communauté intellectuelle présente la chance de faire la différence entre un écrivain slovaque et un écrivain slovène.  Je crains qu’ils n’aient pas saisi cette chance. Ils ont prêté une attention cordiale à nos deux présentations et, lors de la soirée organisée en notre honneur, nous avons eu tous deux bien des occasions d’avoir d’agréables conversations avec les personnalités littéraires locales. La soirée avait lieu au bungalow du campus universitaire où était logé mon collègue. L’heure avançant, les invités se sont éclipsés, y compris Ron. Nous sommes restés tous les deux seuls, mon collègue et moi. Il commençait à se faire tard, et nous voulions boire encore un dernier verre. En Slovaquie on dit que « qu’avec cent fois « rien » on peut abattre même un éléphant ». Ce verre a malheureusement été le cent–unième « rien » que j’ai bu ce soir–là, et j’ai réalisé que ça allait mal. Il ne me restait plus qu’à faire rapidement mes adieux et à essayer d’arriver le plus vite possible chez Ron, où je logeais. A la vitesse avec laquelle l’alcool commençait à me monter à la tête, il était clair que plus tôt je serais couché, moins cette soirée aurait de chances d’avoir des conséquences.

Sans hésitation, j’ai souhaité bonne nuit à mon collègue. Je me suis assis dans ma voiture de location et me suis mis en route pour la maison de Ron. Ce n’était pas un long trajet, juste quelques rues ; et puis nous l’avions déjà parcouru plusieurs fois dans la journée. En outre je me fiais à mon sens de l’orientation qui m’avait déjà été utile dans plusieurs villes que je ne connaissais pas. J’étais tout à fait certain que tout irait bien.

Mais ça n’a pas été le cas.  De mémoire j’ai tourné une première fois, puis une deuxième. La troisième fois j’ai compris que je me dirigeais mal. J’ai fait demi–tour et j’ai recommencé – première rue, deuxième…très vite j’ai compris que j’étais perdu. Mais pas complètement. Dans le noir et dans le labyrinthe des rues identiques, rectilignes et abandonnées, il me restait un endroit pour m’orienter. Un bâtiment bas à l’enseigne « Aux Bons Garçons », le bar que Ron nous avait fermement déconseillé. Quoi que je fasse, je tombais dessus. Le labyrinthe des rues me conduisait toujours à lui. Il m’attirait comme un aimant. Je me suis plusieurs fois arrêté devant, j’ai à chaque fois essayé une autre direction et je suis toujours retombé sur son enseigne au néon. De loin c’était le seul endroit qui rappelait la vie. Durant tout ce temps je n’avais rencontré ni âme humaine ni voiture. Je n’avais trouvé personne à qui demander mon chemin, tout le quartier semblait mort. Les lumières aux fenêtres étaient déjà éteintes. C’était l’heure des esprits et mon errance était comme ensorcelée. La peur m’a dessoûlé. Effectivement, on ne peut échapper à son destin. La solution pour cette nuit – si je ne voulais pas dormir dans la voiture au fond d’une des rues sombres de ce quartier suspect – ne se trouvait que dans ce bar. J’ai fait halte devant, j’ai éteint le moteur, fermé l’auto à clé, et je me suis dirigé vers le bâtiment peu engageant d’où s’échappaient des cris et du vacarme.

Une personne qui m’aurait vu traverser cette nuit le parc à voitures à moitié vide n’aurait pas perçu ce que je vivais. Dans ce domaine, je suis entraîné. Pendant mon service, j’ai osé critiquer dans le journal de notre unité nos cuisiniers militaires. Ces derniers m’ont fait passer un message me prévenant que je me ferais lyncher publiquement dans la cantine.  Je ne pouvais éviter de m’y rendre car il fallait bien me nourrir. Je me souviens donc très bien de cette impression d’être un cow-boy solitaire qui n’a d’autre solution que d’enfoncer les portes du saloon où il est attendu par une horde de gens assoiffés de sang. Dans la cantine, tout comme maintenant dans ce bar inconnu d’un quartier peu accueillant d’une ville des États–Unis, je me suis avancé d’un pas assez assuré. Mais sur mon visage j’ai senti un muscle tressaillir de nervosité et j’ai eu l’impression horrible de ne pas pouvoir maîtriser ce tic effrayant.  Une fois entré dans ce bar suspect, j’ai ressenti un petit choc. Les bruits et les cris sortaient de grands amplis et de quelques machines à sous qui se trouvaient là. En dehors de ça, l’établissement était à moitié vide. Les quelques « Bons Garçons » présents étaient entièrement occupés par les machines à sous et ne m’ont même pas regardé. Le barman, un grand Noir cool, a doucement levé les sourcils lorsque je lui ai expliqué où je voulais aller. Ensuite il a hoché la tête, a quitté son comptoir, m’a emmené devant le bâtiment et m’a montré la bonne direction. J’ai sauté dans la voiture et en quelques rues j’ai été en sécurité dans la maison de Ron.

A propos, pourquoi je vous raconte tout cela ? Je pense que certaines histoires valent la peine d’être racontées même s’il ne s’est rien passé du tout.

Traduit par Antoine Ehret

From a book (see in E-book form here) by Gustáv Murín: Le monde est petit – collection of travel stories in bilingual Slovak–French edition, Langues&Mondes–L´Asiathèque Publ., Paris, 2005.