En plein cœur du « Middle-West » américain, dans la petite ville universitaire d’Iowa City, existe un comité d’accueil des étrangers. Il n’est composé que de retraités émérites et enthousiastes. Chez nous les retraités sont contents d’être en vie et les étrangers ne font que leur taper sur les nerfs. Mais dans cette petite ville américaine il y a aussi un Centre d’Études Internationales un peu particulier où une demoiselle du nom de Shu–I Chan, originaire de Taiwan, tient un registre de tous les visiteurs officiels de l’Université qui viennent de l’étranger et informe la population locale des présences dont ils peuvent se réjouir. Shu–I Chan m’a téléphoné un jour pour me demander si un certain Bruce Lafferty pouvait me rencontrer. A ce qu’il avait dit, il avait passé six mois en Slovaquie et aimerait bien rencontrer l’un de nous à nouveau. J’ai été surpris. Pourquoi est–ce que c’était elle qui me le demandait et pourquoi est–ce que ce Bruce Lafferty n’était pas venu me trouver plus tôt ? Elle m’a expliqué que par égard pour ma vie privée il lui fallait mon accord pour que Bruce puisse m’appeler. J’ai acquiescé, Bruce m’a passé un coup de fil et deux jours plus tard nous étions déjà assis ensemble devant une bière. Le rendez–vous a été amical. Bruce évoquait la Slovaquie avec plaisir. La seule restriction qu’il faisait concernait nos agents de police, car ceux-ci volaient les étrangers à coups de contraventions autant qu’ils le pouvaient. Il ne s’agissait que de prouver d’une autre façon qu’il avait bel et bien été en Slovaquie.

USA let, ilustr. Vanek

USA let, ilustr. Vanek

Quand nous sommes enfin arrivés à parler de ce que nous faisions l’un et l’autre, j’ai découvert en Bruce un pilote de carrière dans l’armée. Même s’il ne l’était que dans la Garde Nationale et sur des avions de transport « Hercule », le rêve de ma vie était assis devant moi. Quand j’étais petit,  je voulais être pilote. Mais je n’ai sans doute pas fait ce qu’il fallait pour ça. Dès cet instant, je n’ai cessé de l’interroger en détail sur tout ce que j’avais manqué. Il m’a regardé en souriant et m’a assuré que rien n’était encore perdu… « Ici, on est en  Amérique! ». Et il m’a donné à nouveau rendez-vous pour dans une semaine. Au bout d’une semaine, nous nous sommes rencontrés sur le terrain d’aviation local. Il servait surtout à l’aviation de tourisme. Bruce a loué un petit bimoteur biplace avec double commande. Il m’a expliqué en détail les consignes préparatoires au vol, nous sommes montés à bord, Bruce a mis les gaz et nous avons roulé doucement vers la piste d’envol. C’était extra, c’était l’Amérique. Un ami complètement inconnu sacrifiait temps et argent pour me balader dans un petit avion de tourisme. J’avais le sentiment de savoir de quoi il retournait et ce que je pouvais en attendre. Mais c’était une erreur.

« Prends le manche, » a dit Bruce d’un ton autoritaire, quand nous nous sommes retrouvés au début de la piste d’envol, et il a ajouté : « C’est moi qui mettrai les gaz et toi qui arracheras l’avion du sol et assureras le décollage. »

« Mais je n’ai jamais piloté d’avion de ma vie, » me suis-je indigné.

« C’est bon. Je suis instructeur de vol et ceci est la première leçon. Allons–y ! »

Bruce a mis les gaz, moi j’ai pris les commandes suivant ce que j’avais appris de mes lectures d’enfance  et surtout suivant ses instructions ; et nous avons pris notre envol.

Ce n’a pas été des plus élégants, mais nous étions dans les airs. Puis nous avons survolé la moitié d’Iowa City et Bruce m’a donné la possibilité de piloter en vrai, de mes propres mains.

Quand j’ai tâché de lui exprimer ma gratitude dans le bruit des moteurs, il m’a fait un simple geste de la main.

« Ce n’est rien », m’a–t–il crié en retour. « Au fond, c’est bien monotone de voler. »

Je ne suis pas tout à fait d’accord avec Bruce, mais j’apprécie qu’il ait au moins essayé de me le prouver. Pour conserver l’ennui d’un vol de routine, et aussi par sécurité, il a fait lui-même avec brio la manœuvre d’atterrissage.

Ça aussi c’est l’Amérique.

Traduit par Patrice Boudard

From a book (see in E-book form here) by Gustáv Murín: Le monde est petit – collection of travel stories in bilingual Slovak–French edition, Langues&Mondes–L´Asiathèque Publ., Paris, 2005.